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Ararat, 2675
Scorpio savait qu’il n’avait pas intérêt à interrompre Clavain quand il était plongé dans ses réflexions. Cinq bonnes minutes avaient passé depuis qu’il lui avait parlé de l’objet tombé de l’espace, si c’était bien de là qu’il venait. Et pendant tout ce temps, Clavain était resté assis là, atone, absorbé dans ses pensées, les yeux rivés sur l’horizon. Statufié.
Et puis – enfin –, au moment où Scorpio commençait à douter de la santé mentale de son vieil ami, Clavain prit la parole :
— Quand cela s’est-il produit ? demanda-t-il. Quand cette… chose, quelle qu’elle soit, est-elle arrivée ?
— La semaine dernière, probablement, répondit Scorpio. Il y a quelques jours seulement que nous l’avons trouvée.
Il y eut une autre pause déroutante, mais plus brève, cette fois. Les vagues battaient la roche et se retiraient en gargouillant, abandonnant de petites flaques sur le rivage.
— Et qu’est-ce que c’est, au juste ?
— Nous n’avons aucune certitude pour le moment. C’est un artefact humain. Une sorte de capsule. D’évacuation, sans doute. Elle est dotée de capacités de rentrée atmosphérique. Nous pensons qu’elle est tombée dans l’océan, et qu’elle est remontée à la surface.
Clavain hocha la tête, comme si la nouvelle n’avait qu’un intérêt marginal.
— Et tu es sûr que ce n’est pas Galiana qui l’aurait laissée là ?
Il avait prononcé son nom sans réticence, mais Scorpio ne pouvait qu’imaginer la souffrance que cela lui causait. Surtout maintenant, quand il regardait la mer.
Scorpio savait ce que l’océan représentait pour Clavain : c’était à la fois une tombe et le plus cruel des espoirs. Dans un moment d’abandon, peu avant son exil volontaire, Clavain lui avait dit : « Ils sont tous partis, maintenant. La mer ne peut plus rien pour moi. »
— Ils sont toujours là, avait répondu Scorpio. Ils ne sont pas perdus. Je crois même qu’ils sont plus en sécurité que nous ne l’avons jamais été. »
Comme si Clavain ne le savait pas…
— Non, fit Scorpio en revenant au présent. Je ne pense pas que ce soit Galiana qui l’ait laissée.
— Je me disais que cette capsule aurait pu contenir un message d’elle, reprit Clavain, mais ce n’est pas ça, hein ? Il n’y aura pas de message. Ni de Galiana, ni de Felka.
— Je regrette, répondit Scorpio.
— Il ne faut pas. C’est comme ça.
Ce que Scorpio savait du passé de Clavain, il le tenait autant de la rumeur que de la bouche du vieil homme. La nature même des souvenirs était d’être fugace, mais à l’époque actuelle ils étaient aussi mouvants que l’argile. Il y avait des aspects de son propre passé dont Clavain lui-même ne devait plus être sûr.
Et pourtant, il y avait des certitudes : Clavain avait jadis aimé une femme appelée Galiana. Leur relation avait débuté il y avait plusieurs siècles de cela, et elle avait duré une bonne partie de tout ce temps. Il était clair qu’ils avaient engendré – ou créé – une sorte de fille, Felka, qui était à la fois terriblement handicapée et dotée d’un monstrueux pouvoir ; une fille qui avait été également aimée et redoutée.
Quand Clavain parlait de son passé, c’était avec un bonheur tempéré par ce qu’il savait de la suite des événements.
Galiana était une scientifique, passionnée par l’ultraperfectionnement de l’esprit humain. Mais sa quête ne se bornait pas à cela. Ce qu’elle cherchait à obtenir, en fin de compte, c’était une connexion intime, au niveau racine, avec la réalité. Ses expériences neurales n’avaient jamais été qu’un aspect incontournable de ce processus. Pour Galiana, l’étape suivante ne pouvait être que l’exploration physique, matérielle, du cosmos. Elle devait aller plus loin, au-delà des limites erratiques de l’espace cartographié : elle devait voir ce qu’il y avait là-bas. Jusque-là, les seuls indices d’intelligence extraterrestre qu’on ait jamais trouvés étaient des ruines et des fossiles, mais qui pouvait dire ce qu’on découvrirait ailleurs dans la galaxie ? Les colonies humaines, à cette époque, englobaient une bulle d’une vingtaine d’années-lumière de diamètre ; Galiana avait l’intention de parcourir plus de cent années-lumière avant de revenir.
Et c’est ce qu’elle avait fait. Les Conjoineurs avaient lancé dans l’espace interstellaire trois vaisseaux un tout petit peu moins rapides que la lumière. La durée prévue de l’expédition était d’un siècle et demi au moins. Clavain et Felka, qui étaient également friands de nouvelles expériences, étaient partis avec elle. Tout s’était passé conformément au plan : Galiana et ses amis avaient visité de nombreux systèmes solaires. Ils n’avaient pas trouvé de signes irréfutables d’intelligence vivante, mais ils avaient répertorié de nombreux phénomènes remarquables et notamment d’autres ruines. C’est alors qu’étaient arrivés des rapports, déjà périmés, sur la survenue d’une crise dans leur monde de départ : des tensions croissantes entre les Conjoineurs et leurs alliés pour la circonstance, les Demarchistes. Clavain devait rentrer au bercail afin d’apporter son soutien tactique aux Conjoineurs restants.
Galiana considérait comme plus important de poursuivre son expédition. Après leur séparation à l’amiable dans l’espace profond, un seul vaisseau était rentré ; un vaisseau à bord duquel se trouvaient Clavain et Felka. Les deux autres avaient continué à voguer dans le plan de la galaxie.
Ils comptaient se retrouver plus tard, mais, quand le vaisseau de Galiana avait fini par regagner le Nid Maternel des Conjoineurs, il était sur pilote automatique, endommagé, mort. Quelque part dans l’espace, les deux vaisseaux avaient été attaqués par des entités parasites, qui en avaient détruit un. Des machines noires, qui s’étaient insinuées dans le vaisseau de Galiana, disséquant systématiquement tous les membres de son équipage, l’un après l’autre. Ils étaient tous morts, sauf Galiana. Mais les machines noires s’étaient introduites dans son crâne, s’infiltrant dans les interstices de son cerveau. Chose horrible, elle était toujours vivante, mais rigoureusement incapable d’action indépendante. Elle était devenue la marionnette des parasites.
Avec l’autorisation de Clavain, les Conjoineurs l’avaient cryonisée en prévision du jour où ils pourraient la débarrasser des parasites en toute sécurité. Peut-être auraient-ils fini par y arriver si la dissension n’avait éclaté au sein des Conjoineurs : le commencement de la crise même qui avait amené Clavain dans le système de Resurgam et, plus récemment, à Ararat. Au cours du conflit, le corps cryonisé de Galiana avait été détruit.
Clavain avait sombré dans un insondable chagrin, qui lui avait dévoré l’âme. Scorpio pensait qu’il en serait mort si son peuple n’avait eu aussi désespérément besoin d’un chef. Sauver la colonie de Resurgam lui avait en quelque sorte procuré un but qui l’avait détourné de sa souffrance et lui avait évité de sombrer dans la folie.
Et par la suite, il y avait eu une sorte de consolation.
Ce n’était pas Galiana qui les avait conduits vers Ararat, mais ils découvrirent qu’Ararat était l’un des mondes sur lesquels elle s’était rendue après la séparation avec Clavain et Felka. La planète l’avait attirée à cause des organismes non humains qui peuplaient son océan. Il s’agissait d’un monde mystif, ce qui était d’une importance vitale, parce que ceux qui visitaient les mondes mystifs ne disparaissaient jamais vraiment.
On avait trouvé des Schèmes Mystifs sur de nombreux mondes conformes aux critères aquatiques d’Ararat. Après des années d’études, on ne savait pas encore vraiment si ces aliens disposaient ou non d’une intelligence à part entière. Quoi qu’il en soit, il était clair qu’ils accordaient une valeur à l’intelligence, car ils la préservaient avec l’amour et la dévotion de conservateurs de musée.
Il arrivait, quand un individu nageait dans l’océan d’un monde mystif, que les organismes microscopiques s’insinuent dans son système nerveux. Le processus était moins agressif que l’invasion neurale qui s’était produite à bord du vaisseau de Galiana. Tout ce que recherchaient les Mystifs, c’était l’obtention de ses schémas neuraux et, quand ils les avaient enregistrés, ils se retiraient. L’esprit du nageur avait été sauvegardé par la mer, et celui-ci était libre de regagner la terre ferme. La plupart du temps, il n’éprouvait aucun changement. Parfois – rarement –, il avait l’impression d’avoir reçu un cadeau inestimable, un pincement de son architecture neurologique qui lui procurait une cognition ou une vision surhumaine. Le phénomène durait généralement quelques heures. Il arrivait exceptionnellement qu’il paraisse permanent.
Il n’y avait pas moyen de savoir si Galiana avait retiré quelque chose de son immersion dans l’océan de ce monde, mais son esprit avait assurément été capturé ; il était là à présent, préservé sous les vagues, attendant d’être imprimé sur la conscience d’un autre nageur.
C’est ce que Clavain avait deviné, mais il n’avait pas été le premier à tenter d’entrer en communion avec Galiana. Cet honneur était échu à Felka. Pendant vingt ans, elle avait nagé, immergée dans les souvenirs et la conscience glaciale de sa mère. Pendant tout ce temps, Clavain s’était retenu de nager, craignant peut-être, lorsqu’il rencontrerait l’empreinte de Galiana, de la trouver d’une certaine façon altérée, différente des souvenirs qu’il conservait d’elle. Ses doutes s’étaient estompés au fil des ans, mais il n’avait pas encore succombé à la tentation finale de l’immersion. Cela dit, Felka – qui attendait avidement, depuis toujours, de connaître l’expérience complexe offerte par l’océan – y avait régulièrement nagé, et elle lui avait relaté ses expériences. Par l’intermédiaire de sa fille, il avait renoué une sorte de lien avec Galiana, et tant qu’il n’aurait pas trouvé le courage de nager lui-même, il devrait s’en contenter.
Seulement, deux ans plus tôt, la mer avait pris Felka, et elle n’était pas revenue.
Scorpio réfléchissait à tout cela, en choisissant ses mots avec un soin extrême.
— Nevil, je comprends que ce soit difficile pour toi, mais tu dois savoir que cette chose, quelle qu’elle puisse être, pourrait se révéler lourde de conséquences pour la colonie.
— Je comprends, Scorp.
— Mais tu crois que la mer est plus importante, c’est ça ?
— Je pense qu’aucun de nous n’a la moindre idée de ce qui est le plus important.
— Peut-être pas. En tout cas, personnellement, je n’ai aucune vision d’ensemble. Ça n’a jamais été mon fort.
— Sauf que, pour le moment, c’est tout ce que nous avons : une vision d’ensemble.
— Alors tu penses aux millions, aux milliards de gens, là-bas, qui vont mourir ? Des gens que nous n’avons jamais rencontrés, dont nous ne nous sommes jamais approchés à moins d’une année-lumière de toute notre vie ?
— C’est à peu près ça.
— Eh bien, je regrette, mais ce n’est pas comme ça que ça marche, dans ma tête. Je ne suis pas équipé pour gérer ce genre de menace. Les extinctions de masse, c’est pas mon truc. Je suis beaucoup plus à mon affaire avec les problèmes locaux. Et pour le moment, j’ai un problème local.
— C’est comme ça que tu vois les choses ?
— J’ai cent soixante-dix mille personnes, ici, qui méritent qu’on s’occupe d’elles. Et elles me donnent déjà assez de mal. Les machins qui tombent du ciel comme ça, sans prévenir, ne font que m’empêcher de dormir.
— Sauf que tu n’as rien vu tomber du ciel de tes propres yeux, n’est-ce pas ? Pourtant, reprit Clavain, sans attendre la réponse de Scorpio, le volume d’espace entourant Ararat est complètement couvert par notre arsenal de capteurs passifs. Comment aurions-nous pu rater une capsule de rentrée, et à plus forte raison le vaisseau qui l’aurait larguée ?
— Je ne sais pas, répondit Scorpio. Mais quoi que ce soit, ça a dû arriver récemment. Ça ne ressemble à aucun des autres artefacts que nous avons tirés de l’océan. Ils étaient tous plus ou moins bouffés par l’oxydation, même ceux qui devaient être posés sur le fond de l’océan, où la densité des micro-organismes est la moins forte. Cette chose ne doit pas être là depuis plus de quelques jours.
Clavain tourna le dos au rivage, et Scorpio prit cela pour un signe d’invite. Le vieux Conjoineur se déplaçait avec raideur, en mesurant ses efforts mais en naviguant entre les flaques et les obstacles naturels comme s’il les connaissait par cœur.
Ils retournaient vers la tente.
— Je regarde beaucoup le ciel, la nuit, quand il n’y a pas de nuages, reprit Clavain. Dernièrement, j’ai vu des choses, là-haut. Des éclairs, Scorp. Comme si de grosses masses se déplaçaient. On dirait parfois qu’un rideau s’écarte, laissant entrevoir… Bon, tu penses que ça m’a rendu dingue, hein ?
Scorpio ne savait pas ce qu’il pensait.
— Tout seul comme ça, pendant si longtemps, n’importe qui verrait des choses, répondit-il.
— Mais il n’y avait pas de nuages, hier soir, répondit Clavain. Et le jour d’avant non plus, et ces deux nuits-là j’ai regardé le ciel. Je n’ai rien vu. En tout cas, rien qui permette de penser qu’il y avait des vaisseaux en orbite.
— Nous n’avons rien vu non plus.
— Et les émissions radio ? Pas de faisceaux laser ?
— Pas la queue d’un. Tu as raison : ça n’a pas de sens. Mais que ça te plaise ou non, il y a bel et bien une capsule, et elle ne risque pas de repartir. Je veux que tu viennes voir ça de tes propres yeux.
Clavain écarta ses cheveux de ses yeux. Les rides et les traits de son visage étaient devenus les crevasses et les ravines ombreuses d’un improbable paysage sculpté par les bourrasques de la vie. Scorpio pensa qu’il avait vieilli de dix ou vingt ans au cours des six mois qu’il avait passés sur cette île.
— Si j’ai bien compris ce que tu me racontes, il se pourrait que la capsule soit habitée ?
Pendant qu’ils parlaient, la couverture nuageuse avait commencé à se déchirer, révélant un ciel de ce bleu pâle, hagard, qu’avaient les yeux de certains oiseaux.
— C’est encore un secret, répondit Scorpio. Nous sommes très peu à être au courant. C’est pour ça que je suis venu en barque. J’aurais pu prendre une navette, mais ç’aurait été moins discret. Si les gens ont vent de ton retour, ils se diront que ça va mal, sans quoi tu ne te serais pas laissé convaincre si facilement de revenir. Ils te croient toujours on ne sait où, à l’autre bout du monde.
— Tu t’en es tenu à ce mensonge ?
— Et qu’est-ce que tu voulais que je leur raconte ? Qu’est-ce qui était le moins inquiétant pour eux ? Leur dire que tu étais parti en expédition – même si une expédition est toujours potentiellement dangereuse –, ou que tu ruminais des idées de suicide dans une île ?
— Ils s’en seraient remis. Ils ont connu bien pire.
— C’est justement ce qui m’a fait penser qu’ils pourraient se passer de savoir la vérité, répondit Scorpio.
— De toute façon, personne n’a jamais songé au suicide, répondit Clavain en se retournant vers l’océan. Je sais qu’elle est là, avec sa mère. Je le sens, Scorpio. Ne me demande pas comment ni pourquoi, mais je sais qu’elle est toujours là. J’ai lu qu’il s’était passé des choses comme ça, sur d’autres mondes mystifs. De temps en temps, la mer ne rend pas ceux qui viennent nager en elle. Elle réduit leurs corps à leurs éléments constitutifs et les intègre à sa matrice organique. Personne ne sait pourquoi. Mais les nageurs qui entrent dans l’océan après ça disent parfois qu’ils sentent la présence de ceux qui ont disparu. C’est beaucoup plus fort que l’impression produite par les mémoires et les personnalités emmagasinées selon le moyen habituel. Ils disent qu’ils ont une impression beaucoup plus proche du dialogue.
Scorpio réprima un soupir. Il avait déjà entendu ce discours six mois plus tôt, avant d’emmener Clavain sur cette île. Il était clair que l’isolement n’avait rien fait pour amoindrir sa conviction que Felka ne s’était pas simplement noyée.
— Eh bien, pique une tête et tu en auras le cœur net, dit-il.
— Je voudrais bien, mais j’ai peur.
— Que l’océan t’emporte, toi aussi ?
— Non, répondit Clavain en faisant face à Scorpio, l’air plus outré que surpris. Non, bien sûr que non. Ce n’est pas ça qui m’effraie ; ce serait plutôt qu’il ne me prenne pas.